Sécurité au travail : les femmes, l’angle mort qu’on ne voit pas en CODIR

Introduction : une question que personne ne pose en réunion

Vous avez peut-être passé des heures à affiner votre plan de prévention, à revoir votre DUERP, à former vos managers à la culture sécurité. Mais posez-vous une question simple : dans ce travail, avez-vous distingué les risques auxquels sont exposées vos salariées de ceux qui concernent vos salariés ?

Si la réponse est non — ou même « pas vraiment » —, vous n’êtes pas seul. Vous êtes en revanche hors-la-loi depuis 2014, et en décalage total avec les priorités du Plan Santé au Travail 2026-2030, publié le 5 juin dernier.

La sécurité au travail a un angle mort. Il a un visage. Et ce visage est féminin.

Le chiffre que peu de CODIR connaissent

Depuis 2001, les accidents du travail impliquant des femmes ont bondi de 26 %. Sur la même période, ils ont reculé chez les hommes. Cette divergence n’est pas anecdotique : c’est le signal d’un système de prévention pensé pour une moitié de la population active, et qui laisse l’autre moitié se débrouiller.

En 2024, en plus des 764 décès au travail recensés, les affections psychiques ont progressé de 9 % et les troubles musculosquelettiques de 6,6 %. Ces deux catégories touchent les femmes de manière disproportionnée. Ce n’est pas une coïncidence. Pour comprendre ce que ces chiffres cachent réellement, notre article Santé mentale au travail en 2024 : ce que les chiffres cachent — et ce que les RH peuvent fairevous donne des clés d’interprétation complémentaires.

Pourquoi les femmes sont-elles moins bien protégées ?

  1. Des EPI conçus pour un corps qui n’est pas le leur

La prévention des risques professionnels a été d’abord pensée pour des travailleurs masculins. Les postes de travail et l’organisation spatiale sont souvent élaborés pour un homme de taille moyenne, et s’avèrent inadaptés à la morphologie et aux caractéristiques anthropométriques et physiologiques des femmes. Les références anthropométriques pour les équipements de protection individuelle (EPI) sont elles aussi basées sur un « homme moyen », sans prise en compte des caractéristiques féminines.

L’exemple est trivial mais éclairant : des gants de protection trop grands peuvent accroître chez les femmes les risques de troubles musculo-squelettiques, en raison des efforts de serrage plus importants demandés pour maintenir le gant et les objets transportés.

Un EPI mal ajusté ne protège pas. Il crée un risque supplémentaire. Et pourtant, la majorité (75 %) des EPI portés par des femmes ont été conçus pour des hommes — les vestes, les gants, les chaussures, les pantalons et les coiffes étant les articles les plus problématiques.

Plus de la moitié des femmes concernées signalent que leurs EPI les gênent dans leur travail et les rendent moins efficaces, au point que cet inconfort devient parfois un facteur déclenchant dans la décision de quitter le secteur.

Ce n’est donc pas qu’une question d’inconfort. C’est une question de rétention des talents, d’exposition réelle au risque et de performance opérationnelle.

  1. Des procédures et des postes pensés au masculin

Les femmes et les hommes n’occupent pas toujours les mêmes postes ni ne sont exposés aux mêmes risques. Les équipements, les horaires et l’organisation du travail sont souvent pensés pour un modèle masculin standard. Cette uniformisation peut générer des inégalités et augmenter certains risques — par exemple lorsque des outils sont conçus pour des morphologies masculines.

Le chiffre le plus révélateur : la baisse globale des accidents du travail entre 2001 et 2019 correspond en réalité à une baisse de 27,2 % pour la population masculine… et à une hausse de 41,6 % pour la population féminine. Autrement dit, pendant qu’on réduisait les risques pour les hommes, on les augmentait — sans le savoir, sans le vouloir — pour les femmes.

  1. Des risques psychosociaux structurellement invisibilisés

La sécurité physique n’est pas seule en cause. Les risques psychosociaux (RPS) frappent aussi plus fort les femmes, et ils sont moins souvent repérés dans les diagnostics d’entreprise.

Le stress chronique touche 45 % des salariées, contre 26 % des hommes. 35 % des femmes rapportent un burn-out récent, contre 21 % des hommes. 38 % présentent un mal-être mental à risque dépressif, soit deux fois plus que leurs collègues masculins. Notre article sur le burn-out comme signal organisationnel montre précisément comment ces signaux, quand ils ne sont pas lus au niveau collectif, deviennent des crises individuelles que l’entreprise traite trop tard.

À cela s’ajoute une réalité que les DUERP capturent rarement : les charges domestiques et familiales pèsent encore davantage sur les femmes, accentuant l’usure professionnelle. Ce cumul — charge de travail professionnelle, charge mentale domestique et exposition aux risques professionnels non adaptés — constitue un cocktail dont on ne mesure presque jamais les effets en entreprise.

Enfin, 20 % des femmes déclarent avoir subi des violences (agression, harcèlement, violences sexistes et sexuelles) dans le cadre du travail au cours de l’année écoulée. Ces violences, elles aussi, relèvent de la prévention des RPS. Et elles doivent figurer dans le DUERP. La sécurité psychologique au travail — la capacité à s’exprimer sans crainte de représailles — est un prérequis pour que ces situations émergent et soient traitées.

Ce que dit la loi — et ce que font (vraiment) les entreprises

Voici ce que peu de dirigeants savent : l’obligation d’une évaluation différenciée des risques selon le sexe n’est pas nouvelle. Depuis 2014, le Code du travail impose d’intégrer l’impact différencié de l’exposition aux risques en fonction du sexe dans l’évaluation des risques, matérialisée dans le DUERP.

Onze ans après, le constat de l’Anact est sans appel : cette dimension de l’évaluation des risques a peu été mise en œuvre.

En d’autres termes : une obligation légale est systématiquement ignorée dans la majorité des entreprises françaises. Ce n’est pas un problème de mauvaise volonté. C’est un problème de méthode, d’outillage et surtout de représentation : quand les comités de direction sont majoritairement masculins, les angles morts aussi.

Un rapport du Sénat publié en 2023, intitulé Santé des femmes au travail : des maux invisibles, a d’ailleurs relevé « le défaut durable et préjudiciable de mise en œuvre de l’actualisation du DUERP ». Trois ans plus tard, la situation n’a pas fondamentalement changé.

Le PST 2026-2030 : la santé des femmes enfin au cœur du dispositif national

Le 5 juin 2026, le ministère du Travail a publié le nouveau Plan Santé au Travail pour la période 2026-2030. Et pour la première fois, les cinq priorités nationales incluent explicitement la santé des femmes — aux côtés des accidents graves et mortels, du changement climatique, de l’absentéisme et de la santé mentale.

Concrètement, ce plan prévoit l’évaluation des risques professionnels différenciée selon le sexe, l’adaptation des EPI aux morphologies féminines, et le renforcement de la lutte contre les violences sexuelles et sexistes au travail. Il consacre également des actions spécifiques : garantir de bonnes conditions de reprise pour les femmes allaitantes, accompagner davantage les employeurs dans la prévention des VSST, et favoriser le maintien dans l’emploi.

Ce n’est plus un sujet de sensibilisation. C’est une feuille de route gouvernementale opposable. Les entreprises qui ne s’y préparent pas aujourd’hui seront en retard demain — réglementairement et compétitivement.

Ce que ça change concrètement dans votre entreprise

L’approche différenciée des risques n’implique pas de créer deux systèmes de prévention parallèles. Elle demande d’intégrer une question simple — « est-ce que ce risque, cette procédure, cet équipement, agit différemment selon qu’on est une femme ou un homme ? » — à chaque étape de votre démarche de prévention.

Voici les quatre leviers prioritaires identifiés par l’Anact et les organismes de prévention :

  1. Auditer vos EPI avec un regard genré. Sont-ils disponibles dans des tailles et morphologies adaptées aux femmes ? Ont-ils été testés sur des gabarits féminins ? Un EPI conçu pour un homme de taille moyenne ne protège pas une femme de la même façon.
  2. Mettre à jour votre DUERP en intégrant les données sexuées. Ventiler les accidents du travail, les arrêts maladie, les TMS et les déclarations de RPS par sexe. Notre diagnostic RPS intègre cette dimension et vous permet de disposer d’une photographie fiable de la réalité de terrain. Ce que vous ne mesurez pas, vous ne pouvez pas le prévenir.
  3. Inclure les RPS genrés dans votre plan de prévention. Charge mentale double, gestion du stressdifférenciée, exposition aux violences sexistes, isolement dans des secteurs non mixtes : ces facteurs de risque sont réels, documentés et actionnables.
  4. Rendre vos CODIR acteurs de ce sujet. Dans les métiers et services majoritairement féminins, les risques tendent à être invisibilisés et sous-évalués, faisant l’objet de mesures de prévention insuffisantes. Changer cela commence par en parler là où les décisions se prennent. Notre formation Management & Santé Mentale Collective équipe vos encadrants pour lire ces signaux faibles et y répondre.

La question que vous devriez poser à votre prochain CODIR

« Dans notre DUERP, avons-nous identifié des risques spécifiques aux femmes ? Nos EPI sont-ils adaptés à leurs morphologies ? Avons-nous des données d’accidentologie ventilées par sexe ? »

Si personne dans la salle ne peut répondre à cette question, vous venez de localiser votre angle mort.

La bonne nouvelle, c’est qu’il existe aujourd’hui des outils, des guides méthodologiques publiés par l’Anact, et des partenaires de prévention capables de vous accompagner dans cette démarche — qui n’est ni une contrainte idéologique, ni un sujet « RH », mais bien un enjeu de sécurité, de conformité légale et de performance collective.

Membres d'une équipe diversifiée se serrant chaleureusement la main dans une salle de réunion, illustrant le climat de confiance collective et la qualité de vie au travail

Ce que C2D peut faire avec vous

Chez C2D, nous intervenons précisément à l’intersection de la sécurité physique, des RPS et de la QVCT. Notre accompagnement intègre depuis toujours les facteurs organisationnels — et non pas seulement individuels — dans l’analyse des risques professionnels.

Nous pouvons vous accompagner pour :

  • Réaliser un diagnostic RPS genré, intégrant les dimensions spécifiques d’exposition féminine
  • Mettre à jour votre DUERP avec une approche sexuée, conforme aux exigences du PST 2026-2030
  • Former vos managers et équipes CODIR à ces enjeux via notre formation Management & Santé Mentale Collective, avec des outils concrets et activables
  • Construire un plan de prévention QVCT qui tienne compte des réalités différenciées de vos équipes, en s’appuyant sur nos modules d’accompagnement sur mesure

Parce que protéger tout le monde, ce n’est pas traiter tout le monde de la même façon. C’est adapter la prévention à la réalité de chacun.

→ Contactez-nous pour un premier échange sur votre diagnostic RPS

À retenir

La sécurité au travail a longtemps été pensée pour un travailleur standard — masculin. Les données, les outils et la réglementation montrent aujourd’hui que cette approche unique expose les femmes à des risques invisibilisés, sous-évalués et pourtant croissants.

+26 % d’accidents du travail chez les femmes depuis 2001, quand ils baissaient chez les hommes

75 % des EPI portés par des femmes ont été conçus pour des hommes

45 % des salariées souffrent de stress chronique, contre 26 % des hommes

1 femme sur 5 a subi des violences au travail dans l’année écoulée

Depuis 2014, le Code du travail impose une évaluation différenciée des risques selon le sexe dans le DUERP — obligation peu ou pas appliquée dans la majorité des entreprises

Le PST 2026-2030, publié le 5 juin 2026, fait de la santé des femmes au travail l’une de ses 5 priorités nationales : adaptation des EPI, évaluation sexuée des risques, lutte contre les VSST

L’Anact a publié en septembre 2025 un guide méthodologique gratuit pour aider les entreprises à intégrer l’approche genrée dans leur DUERP

Ce que cela implique pour votre entreprise : auditer vos EPI, ventiler vos données d’accidentologie par sexe, intégrer les RPS genrés dans votre plan de prévention, et en faire un sujet de CODIR — pas seulement de service RH.

FAQ

Q1 : Est-ce vraiment une obligation légale de prendre en compte le sexe dans l’évaluation des risques ?

Oui, sans ambiguïté. Depuis la loi du 4 août 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, l’article L. 4121-3 du Code du travail impose à tout employeur d’intégrer l’impact différencié de l’exposition au risque en fonction du sexe dans l’établissement et la mise à jour du DUERP. Cette obligation s’applique dès l’embauche du premier salarié, quelle que soit la taille de l’entreprise ou la proportion de femmes dans les effectifs. Un DUERP qui ne comporte pas cette dimension peut engager la responsabilité civile et pénale de l’employeur.

Q2 : Pourquoi les EPI standard sont-ils inadaptés aux femmes ?

Les référentiels anthropométriques utilisés historiquement par les fabricants d’EPI sont basés sur la morphologie d’un homme adulte de taille moyenne. Or une femme n’est pas une version réduite d’un homme : les différences portent sur la taille, le poids, la largeur des épaules, la forme des mains et des pieds, la poitrine, le bassin. Un EPI mal ajusté — trop grand, trop large, mal positionné — ne protège pas correctement. Il peut même créer des risques supplémentaires : perte de dextérité, mauvaise posture compensatoire, effort musculaire accru, inconfort favorisant le retrait de l’équipement. Le PST 2026-2030 en fait explicitement un axe de travail prioritaire.

Q3 : Les RPS touchent-ils vraiment différemment les femmes et les hommes ?

Oui, et les données sont convergentes. Les femmes sont exposées à des facteurs de risques psychosociauxspécifiques ou plus intenses : travail répétitif et stationnaire, contacts avec le public, faible latitude décisionnelle, précarité des statuts, cumul avec les charges domestiques et familiales, et exposition aux violences sexistes et sexuelles. Sur le plan des maladies professionnelles, les femmes sont davantage touchées par les TMS et les affections psychiques, quand les hommes sont plus exposés aux cancers professionnels et aux surdités. Une prévention efficace des RPS doit donc intégrer ces spécificités, sous peine de passer à côté d’une part significative des risques réels.

Q4 : Qu’est-ce que le PST 2026-2030 change concrètement pour les entreprises ?

Le Plan Santé au Travail 2026-2030, publié le 5 juin 2026, place la santé des femmes au travail parmi ses cinq priorités nationales. Il prévoit notamment le renforcement de l’évaluation des risques différenciée selon le sexe, l’adaptation des EPI aux morphologies féminines, et le déploiement de mesures de prévention des violences sexistes et sexuelles au travail. Concrètement, les contrôles de conformité des DUERP, les actions des SPSTI et les dispositifs d’accompagnement publics vont progressivement intégrer cette dimension. Les entreprises qui anticipent dès maintenant seront en avance sur les obligations à venir et mieux positionnées face aux contrôles de l’inspection du travail.

Q5 : Par où commencer si mon entreprise n’a jamais abordé ce sujet ?

La première étape est un état des lieux : disposez-vous de données d’accidentologie ventilées par sexe ? Votre DUERP mentionne-t-il explicitement les risques différenciés selon le genre ? Vos EPI sont-ils disponibles dans des tailles adaptées aux morphologies féminines ? Vos managers ont-ils été sensibilisés aux RPS genrés ? Si vous répondez non à l’une de ces questions, c’est votre point de départ. L’Anact a publié en septembre 2025 un guide méthodologique gratuit pour réaliser cette évaluation différenciée. Vous pouvez également vous appuyer sur notre diagnostic RPS pour conduire cette analyse et bâtir un plan de prévention adapté à votre réalité de terrain.

Q6 : Une approche genrée de la prévention, n’est-ce pas discriminer les hommes ?

Non — et le rapport du Sénat de 2023 le formule très clairement : « Différencier n’est pas discriminer. » Adapter la prévention aux réalités biologiques et sociales différentes des femmes et des hommes, c’est précisément l’objectif d’une prévention efficace et équitable. Par ailleurs, une approche sexuée des risques bénéficie à l’ensemble du personnel : des postes mieux adaptés à des morphologies variées, une organisation du travail plus flexible, une meilleure prise en compte de la charge mentale — tout cela améliore les conditions de travail de tous, hommes inclus.

Sources

INRS — Hygiène & Sécurité du Travail n°280, sept. 2025 (différences EPI hommes/femmes, gants trop grands)

Éditions Tissot — sur le rapport du Sénat 2023 (EPI pensés pour « homme moyen », 20 % de femmes victimes de violences)

RS Online France — enquête EPI femmes (75 % des EPI portés par des femmes conçus pour des hommes, faits gênants signalés)

Éditions Tissot — DUERP guide Anact (baisse 27,2 % hommes / hausse 41,6 % femmes des AT 2001-2019)

Lefebvre Dalloz — Accident du travail 2025 (+26 % d’AT chez les femmes depuis 2001, chiffres mortalité 2024)

CFDT — communiqué 2024 (764 morts, TMS +6,6 %, affections psychiques +9 %)

Groupe Prevensys — chiffres RPS 2025 (stress chronique 45 %/26 %, burn-out 35 %/21 %, mal-être dépressif 38 %)

Code du travail art. L. 4121-3 (base légale de l’obligation)

INRS — Lancement du PST 2026-2030 (5 priorités officielles, citation directe du ministre)

Anact — guide DUERP sept. 2025 (le constat « peu mis en œuvre »)

Sénat 2023 (la citation « défaut durable et préjudiciable »)